L'année 1642, lorsque Joanne VANDENBERGHE pousse son premier cri le 13 juin dans le petit bourg de Reninge, l'Europe est un continent épuisé. La Guerre de Trente Ans, ce conflit dévastateur qui a saigné l'Allemagne et redessiné les équilibres politiques, n'est pas encore terminée. En France, le cardinal de Richelieu meurt cette année-là, laissant le pouvoir au jeune Louis XIV qui s'apprête à marquer le siècle de son empreinte. En Angleterre, la guerre civile gronde entre le Roi et le Parlement. Dans les Pays-Bas espagnols, la vie est une succession d'incertitudes, prise en étau entre la puissance déclinante de l'Espagne et les ambitions naissantes de la France.
Reninge, le village natal de Joanne, et Krombeke, celui de son futur époux et de sa vie de famille, sont de modestes communautés agricoles situées dans le "Westhoek", le "coin de l'ouest" de la Flandre. Ce sont des villages typiques de la région, organisés autour de leur église en briques jaunes, entourés de fermes aux toits de chaume ou de tuiles rouges. La vie y est simple, dictée par le cycle des saisons. On se lève avec le soleil, on travaille aux champs jusqu'au crépuscule. Les conversations, en dialecte flamand, tournent autour du temps, du prix des grains, des nouvelles du front rapportées par quelque colporteur ou soldat de passage. La communication est lente, les déplacements se font à pied, en charrette au mieux. Le monde s'arrête bien souvent aux limites de la paroisse.
Les archives sont muettes sur l'enfance et l'adolescence de Joanne VANDENBERGHE. Nous ne savons rien de ses parents, ni de son éducation. Il est cependant plus que probable qu'elle ait grandi comme la plupart des filles de son temps et de sa condition : initiée dès son plus jeune âge aux tâches domestiques, à la tenue du potager, au soin des quelques animaux de la basse-cour, et peut-être au filage du lin. L'instruction était un luxe rare, surtout pour les filles du monde rural. Son univers était celui du foyer, de la paroisse, et d'un horizon de labeur et de devoir.
À quelques kilomètres de là, à Krombeke, grandissait un jeune garçon du nom de Nicolaes GRUE. Né le 7 avril 1648, il avait six ans de moins que Joanne. Son nom de famille, comme c'est souvent le cas, connaissait des variations orthographiques dans les registres tenus par les prêtres. On le trouve ainsi écrit GRUE, mais aussi GRUWEE ou GRUWE. Pour la clarté de ce récit, nous conserverons la forme GRUWE, qui se transmettra aux générations futures. Son enfance, comme celle de Joanne, fut sans doute rythmée par les travaux agricoles et l'apprentissage des savoir-faire nécessaires pour survivre dans ce monde exigeant.
Le destin de Joanne et Nicolaes se croise et s'unit le 30 avril 1669. C'est en l'église de Krombeke que leur mariage est célébré. Joanne a alors presque 27 ans, un âge considéré comme relativement avancé pour un premier mariage à cette époque. Nicolaes, lui, vient de fêter ses 21 ans. La cérémonie fut sans doute simple, en présence des familles et des voisins. Un engagement pris devant Dieu, scellant la création d'un nouveau foyer dans la communauté. Ils s'installent à Krombeke, qui deviendra le berceau de leur famille et le point d'ancrage de la lignée pour plus d'un siècle.
La vie de couple s'organise rapidement autour d'un objectif primordial : assurer la subsistance et la descendance. Moins d'un an après leur union, la famille s'agrandit. Les naissances se succèdent à un rythme soutenu, typique d'une époque où l'absence de contraception et la forte mortalité infantile poussaient les couples à avoir de nombreux enfants, dans l'espoir que quelques-uns survivent. Les registres paroissiaux de Krombeke, tenus avec plus ou moins de rigueur, nous ont conservé la trace de trois de leurs enfants. Il est tout à fait possible qu'ils en aient eu d'autres, nés sans vie ou décédés en bas âge avant même d'être baptisés, et dont le souvenir s'est perdu.
Parmi les enfants documentés du couple formé par Joanne VANDENBERGHE et Nicolaes GRUWE figurent :
La naissance de Jacoba en 1673 marque un tournant. C'est la dernière fois que nous trouvons une mention explicite de Joanne VANDENBERGHE et de Nicolaes GRUWE dans les actes officiels. Tous deux sont dits "décédés après 1673". Cette formule laconique ouvre la porte à toutes les hypothèses, mais n'offre aucune certitude. Ont-ils été victimes d'une des nombreuses épidémies qui balayaient régulièrement les campagnes ? Ont-ils été chassés par la guerre, alors que les armées de Louis XIV envahissaient la région durant la Guerre de Hollande (1672-1678) ? Ou ont-ils simplement vécu encore de nombreuses années, leur décès n'ayant pas été correctement consigné ou le registre ayant été perdu ? Le mystère demeure. Leur héritage, cependant, n'est pas un mystère. Il réside dans leurs enfants, et plus particulièrement en leur fils aîné. C'est Gilles Egidius GRUWE qui allait perpétuer la lignée familiale et dont nous suivrons l'histoire dans le chapitre suivant.
Gilles Egidius GRUWE naît en 1670 dans un monde encore dominé par la figure écrasante du Roi-Soleil. La Flandre, sa terre natale, est un échiquier sur lequel se jouent les ambitions françaises. Son enfance et sa jeunesse sont marquées par une instabilité quasi permanente. La Guerre de Hollande (1672-1678), la politique des Réunions, puis la longue et coûteuse Guerre de la Ligue d'Augsbourg (1688-1697) font de la région un champ de bataille perpétuel. Pour un jeune garçon grandissant à Krombeke, cela signifiait des récits de sièges de villes voisines comme Ypres, le passage incessant de troupes, les réquisitions de nourriture et de bétail, et une précarité économique constante. Apprendre à vivre avec l'incertitude était la première leçon de l'existence.
Pourtant, la vie de Gilles Egidius s'étend sur une période de transition majeure. Après la mort de Louis XIV en 1715 et la fin de la Guerre de Succession d'Espagne (1701-1714), qui a une nouvelle fois ensanglanté la Flandre, une ère de paix relative s'installe. Par les traités d'Utrecht, les Pays-Bas espagnols deviennent les Pays-Bas autrichiens. Pour les habitants de Krombeke, le changement de souverain lointain, de Madrid à Vienne, a sans doute moins d'impact immédiat que la fin des conflits armés sur leur sol. Le XVIIIe siècle qui s'avance apporte une certaine stabilité, une croissance démographique et des progrès lents mais réels dans l'agriculture. Gilles Egidius est un homme à cheval sur deux époques : il est né dans le tumulte du Grand Siècle et il s'éteindra alors que les prémices du siècle des Lumières commencent à se faire sentir en Europe.
Nous retrouvons Gilles Egidius à l'âge adulte, toujours à Krombeke, le village qui l'a vu naître. Un fait remarquable dans sa biographie est son mariage tardif. Ce n'est que le 10 juillet 1723, à l'âge de 53 ans, qu'il épouse Jeanne Francoise VANPEPERSTRAETE. Elle-même est née le 28 juin 1698 à Krombeke (ses parents sont Pieter Barthelemey né vers 1670 et Jossine REYNAERT née le 12.12.1673 à KRONBEQUE et mariés le 01.06.1695 à KROMBEQUE), et n'a donc que 25 ans au moment de l'union. Cet écart d'âge de vingt-huit ans, bien que non exceptionnel, était tout de même significatif. Les raisons de ce mariage tardif pour Gilles ne sont pas documentées. A-t-il dû attendre d'avoir une situation économique stable ? A-t-il été veuf d'une première union dont les archives n'ont pas gardé la trace ? A-t-il servi dans quelque milice locale ? Les registres ne le disent pas. Ce qui est certain, c'est que ce mariage, célébré alors qu'il entrait dans la seconde moitié de sa vie, fut crucial pour la survie de sa lignée.
Le couple s'installe et, malgré l'âge avancé de l'époux, fonde rapidement une famille. La naissance de leurs enfants vient égayer le foyer et assurer l'avenir du nom. Le Krombeke des années 1720-1730 est un village qui panse lentement les plaies des guerres passées. L'économie locale repose toujours sur l'agriculture et l'élevage. Les fermes sont le cœur de l'activité, et le travail de la terre est la principale source de revenus et de subsistance. La vie de Gilles et Jeanne Francoise est sans doute celle de la majorité de leurs contemporains : un labeur acharné, une foi profonde et une vie sociale centrée sur la communauté paroissiale. Les baptêmes de leurs enfants sont des événements importants, réunissant parrains et marraines, renforçant les liens entre les familles du village.
D'après les archives paroissiales de Krombeke, Gilles Egidius GRUWE et Jeanne Francoise VANPEPERSTRAETE eurent au moins trois enfants documentés :
Gilles Egidius GRUWE vécut assez longtemps pour voir ses enfants grandir et probablement pour connaître la naissance de ses premiers petits-enfants par son fils Pieter Jacobus. Il s'éteint le 28 février 1743 à Krombeke, à l'âge de 73 ans. Il a traversé une période de l'histoire particulièrement violente et instable pour en connaître les prémices d'une ère nouvelle. Sa femme, Jeanne Francoise VANPEPERSTRAETE, lui survivra vingt ans, s'éteignant à son tour le 16 avril 1763, à l'âge de 64 ans. L'héritage de Gilles n'est pas matériel, il n'est pas fait de terres ou de richesses. Son héritage est la vie qu'il a transmise, ce fil ténu qui a résisté aux guerres, aux famines et aux maladies. C'est son fils, Pieter Jacobus, le journalier-bûcheron père d'une famille nombreuse, qui portera ce fil au cœur du XVIIIe siècle, assurant la pérennité du nom GRUWE sur les terres flamandes de Krombeke.
TABLEAU DE DESCENDANCE